Dans notre dernier article sur le fléau du SIDA, nous avions souligné le point de vue nouveau que donne l’étude épidémiologique du Dr Laith Abu Raddad. Je lui ai demandé de m’accorder une interview pour le blog, il a accepté aussitôt.
Traduction personnelle (cf. interview originale en anglais).
Par rapport à d’autres régions du monde, les chiffres sur le VIH / SIDA ont toujours été très faibles dans la région. Comment expliquez-vous cela ?
Il est un fait que cette région a produit moins de recherche sur le VIH que d’autres régions conduisant ainsi à disposer de moins de chiffres, mais ce n’est qu’une petite partie de l’histoire. La principale raison de l’absence de chiffres est tout simplement que les études locales ne sont normalement pas publiées ou diffusées dans les canaux habituels comme les publications scientifiques. Les pays réalisent des études, mais seulement pour les ranger dans les tiroirs du ministère de la santé : l’étude est pratiquement perdue. La recherche académique continue d’être faible. Parfois, la sensibilité des données sur un sujet empêche la diffusion de l’étude. Grâce au MENA HIV Synthesis Project, nous avons réussi à rassembler des milliers de documents, études et bases de données liées au VIH en travaillant avec les pays et les autres experts. Nous les avons toutes collectées et synthétisées.
Pensez-vous que la religion a joué un rôle dans la prévention du fléau ?
Ce n’est pas une question aussi simple. Effectivement, la région a moins de problème de VIH que d’autres régions et cela est dû, en partie, à la circoncision masculine et aux normes sexuelles; les deux étant dictées par la religion. Ainsi, la religion a pu jouer un rôle dans la limitation du problème du VIH dans cette partie du monde.
D’un autre côté, cependant, on ne peut nier le fait qu’il existe un problème de VIH dans cette région -même s’il n’est pas aussi étendu que dans d’autres régions. Régler ce problème nécessite de se pencher sur les populations à haut risques (les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (MSM), les consommateurs de drogues injectables et les travailleurs du sexe et leurs clients). Les opinions de la plupart des érudits religieux, tout autant que la population en général, sont un obstacle à la prévention du VIH dans ces populations à haut risque et contribuent à la stigmatisation du VIH dans cette région. La plupart ne peuvent pas accepter la logique de réduction des risques (« harm reduction« ) et qu’il y a un problème de VIH au sein des sociétés MENA.
En somme, le contexte religieux de cette région a contribué à contenir le problème du VIH, mais les vues de la plupart des savants religieux et la population restent des obstacles à la prévention du VIH. Il y a cependant des tendances prometteuses notamment auprès de certains savants religieux qui sont de plus en plus compréhensif face aux problèmes liés au VIH et contribuent positivement aux efforts de prévention du VIH. Ces penseurs affirment qu’il existe une place pour la prévention du VIH dans le tissu de la culture MENA et que la prévention du VIH n’est pas en contradiction avec la religion. L’Iran fournit un exemple où un tel changement s’est produit dans une certaine mesure et a contribué à l’élaboration de programmes de classe mondiale sur la réduction des risques (« harm reduction« ).
Vous mettez en évidence le fait que le SIDA est limité mais élevé dans les populations à risques (MSM, prostituées, etc.). Est-ce que les pays du MENA sont prêts pour répondre à une contagion massive des infections dans ces populations ?
Le potentiel épidémique est le plus élevé chez les MSM et les UDI (« utilisateurs de drogues par injection« , ndlr), et dans une moindre mesure pour les travailleurs du sexe et leurs clients. Peu de pays ont apporté des améliorations substantielles dans le traitement du problème du VIH et des systèmes mis au point pour prévenir la propagation parmi les populations à haut risque. Y compris au Maroc ou en Iran. Cependant de manière générale les pays du MENA sont bien en dessous du niveau de préparation à gérer le potentiel de l’épidémie de VIH parmi les groupes à haut risque dans cette région.
Si rien n’est fait, le SIDA peut-il être une bombe à retardement ?
Pas exactement. Le principal potentiel de propagation du VIH est parmi les groupes à haut risque (UDI, MSM, FSW1 et leurs clients), qui représentent une partie infime de la population, et leurs partenaires sexuels tels que leurs conjointes. Ici nous pourrions avoir des pics épidémiques subits et explosifs (nous avons déjà vu des phénomènes similaires dans plusieurs pays tels que les épidémies chez les UDI en Iran et au Pakistan qui ont été très explosives). Cependant en dehors de ces groupes, une propagation plus forte de VIH reste beaucoup plus limitée.
En somme, le problème du SIDA est réel et ce problème est en constante augmentation : il constitue un véritable enjeu de santé publique dans la région MENA. Toutefois, il est peu probable qu’un jour, ce défi ne devienne aussi proche que la situation observée dans les zones fortement touchées par le VIH, comme en Afrique sub-saharienne.
- « Female Sex Workers », ndlr [↩]
