Masri Feki, chercheur à Paris 8

Natif du Caire, il a publié de nombreux ouvrages sur le Moyen-Orient. Partisan d’un Moyen-Orient pluriel et démocratique, il a fondé en janvier 2008 le Middle East Pact (MEP), afin de mobiliser autour d’un projet de construction régionale les acteurs réformistes de la société civile moyen-orientale.

Bibliographie
  • Les frontières (avec Charles Tafanelli), Studyrama, Paris, 2011.
  • Les conflits du Moyen-Orient, Studyrama, Paris, 2010.
  • L’Iran et le Moyen-Orient, géopolitique et enjeux, Studyrama, Paris, 2010.
  • L’Iran paradoxal, dogmes et enjeux régionaux (Collectif), L’Harmattan, Paris, 2008.
  • Géopolitique du Liban, constats et enjeux, Studyrama, Paris, 2008 (réédité en 2011).
  • Géopolitique du Moyen-Orient, Studyrama, Paris, 2008.
  • Israël, géopolitique et enjeux, Studyrama, Paris, 2008.
  • L’axe irano-syrien, géopolitique et enjeux, Studyrama, Paris, 2007.
  • A l’ombre de l’Islam, minorités et minorisés (Collectif), Filipson, Bruxelles, 2005.
 
Les émeutes contre la vie chère se propagent (Tunisie, Algérie, Égypte) et menacent les gouvernements en place. Quel est votre sentiment sur cette grogne sociale ?
N’étant pas un spécialiste de cette question, je ne ferai que vous donner une opinion basée sur mon vécu personnel et mon sentiment de spectateur. Je pense que ces émeutes, dont certaines se sont transformées en révolution, ne sont pas seulement contre la vie chère, mais surtout contre la corruption qui est à l’origine des inégalités sociales dont souffrent ces peuples.
Les gens ont le sentiment que les gouvernements ne les aident pas, mais qu’au contraire, ils contribuent à ce climat de corruption générale qui fait désormais partie de la culture administrative de ces pays.
 

L'effet domino des révolutions arabes

Cela va du chef de l’Etat dont les membres de la famille contrôlent de nombreux secteurs de l’économie, au petit collégien qui triche à son examen. Payer un policier pour effacer une contravention est monnaie courante. En Égypte, on appelle cela : le bakshish. Pour traverser toute barrière, vous sortez un bakshish, un petit billet. Tout s’achète avec de l’argent. Pour avoir un rendez-vous plus rapidement chez un ophtalmo, vous n’avez qu’à donner 5 livres à la secrétaire. Pour accéder à une faculté renommée, pour trouver un emploi, pour échapper à un contrôle fiscal, pour obtenir un permis quelconque, pour extraire un acte de naissance sans avoir à attendre des mois. Le monde des enfants est aussi un royaume de la corruption. Pour avoir été scolarisé au Caire, je connais de près ce problème. Pour franchir la porte de l’établissement avec du retard, on donnait une livre au gardien. Pour s’assurer qu’on sera bien noté, on offrait des cadeaux aux professeurs à la veille des examens. Pour acheter le silence du surveillant le jour de l’examen, pour éviter un avertissement ou une convocation parentale, pour effacer une punition… Et plus vous descendez dans la pyramide sociale, plus la corruption devient envahissante car plus les responsables ont faim. Dans ces conditions, ne pas s’intégrer à ce système relève du suicide. Si vous restez à l’écart, vous êtes automatiquement défavorisé et écrasé. Par exemple dans la plupart de ces pays, le baccalauréat est un concours sélectif. Si vous ne trichez pas, vous êtes automatiquement dépassé par la moitié de votre classe qui pourtant était moins préparé que vous. La lutte contre la corruption est une nécessité prioritaire.

La Jordanie vient d’annoncer un plan de 168 millions de dollars, rallongé par une aide américaine de 100 millions, pour investir dans l’éducation et la santé (cf. notre revue de presse du 10 janvier dernier). Pensez-vous que la santé soit un nouvel enjeu stratégique pour les sociétés du Moyen-Orient ?

Oui, je le pense. C’est l’un des bienfaits de la mondialisation que d’avoir contribué à une harmonisation générale des enjeux mondiaux, même si le fossé entre le Nord et le Sud demeure très important. De nombreuses questions, autrefois tabous ou inconnues, sont aujourd’hui débattues au Moyen-Orient à la suite de très fortes pressions extérieures. La question de l’excision illustrera bien mon propos. Savez-vous que dans les années 50, on pensait que près de la moitié des femmes égyptiennes seulement étaient excisées. En juin 2003, le Conseil national de la maternité et de l’enfance organisait une conférence au Caire en coopération avec plusieurs ONG égyptiennes et européennes et avec la participation de représentants de l’ONU. Se basant sur une enquête démographique médico-sociale de 1995, qui avait sondé près de 14 000 femmes égyptiennes mariées, de 14 à 49 ans, le Conseil a déclaré que 97% des femmes égyptiennes étaient excisées. En réalité, le nombre de femmes excisées n’a pas augmenté entre les années 50 et 90. La question était tout simplement méconnue auparavant et paraissait sans intérêt pour la plupart des Égyptiens. Je pense également au SIDA qui jusqu’à la fin du siècle dernier était négligé et considéré comme une maladie de « débauchés ». De nombreuses maladies étaient connues mais n’intéressaient pas les décideurs du fait qu’elles ne concernaient pas leurs pays. Aujourd’hui, avec la multiplication croissante des flux migratoires et l’érosion des barrières interétatiques, l’apparition d’une épidémie ou d’une maladie dans une région inquiète le monde entier. C’est donc à mon avis dans le sillage du mouvement de globalisation planétaire que l’enjeu de la santé prend l’ampleur que vous évoquez.

Quant à la question de l’éducation, elle est à mon avis beaucoup plus complexe, surtout dans les pays conservateurs du golfe Persique. Elle est davantage liée aux problématiques de l’islam politique, de l’intolérance religieuse et de l’intégration de l’islam dans la famille des nations. L’enjeu éducatif est primordial, notamment dans des pays où l’on constate une véritable schizophrénie entre ce qui est enseigné dans les écoles et les discours officiels adressés à l’extérieur. L’Arabie saoudite est spécialiste en la matière. Les écoliers du royaume apprennent dans les manuels scolaires de l’Etat qu’il est du devoir du musulman d’opprimer le juif et le chrétien et de l’humilier afin de l’inciter à remettre en cause ses croyances et peut-être entrer dans l’islam sous la pression. Tandis que le roi Abdallah se trouve à la tête d’un mouvement mondial de dialogue interreligieux et de rapprochement entre le monde musulman et l’Occident…

La Jordanie, le Liban, la Tunisie sont des destinations de tourisme médical mondial. Et les pays de la région sont en compétition pour rivaliser avec leurs voisins. Mais n’assiste-t-on pas finalement à une santé à deux vitesses : l’une économique et libérale pour les plus aisés, l’autre basique et de premiers recours destinée au plus grand nombre ?

Je suis d’accord avec vous. Je pense que ce fossé a pour origine deux facteurs principaux. Le premier est l’éclatement communautaire : les pays sont traversés par des clivages tellement forts que la notion de solidarité collective en sort très affaiblie. Ces clivages peuvent être ethniques, religieux, culturels, tribaux ou linguistiques. Cela fait que dans pratiquement chaque pays de la région, il existe deux ou plusieurs communautés qui ne se côtoient pratiquement jamais. Et par conséquent le sentiment d’appartenance à un même groupe national et de partage d’un destin commun n’est pas suffisamment fort. Le second facteur est la mauvaise redistribution, très courante dans les pays en voie de développement, qui est due entre autre à la corruption, à l’absence de stratégies développement à long terme (du fait du manque de continuité entre les gouvernements d’un même pays et de l’instabilité chronique), à la passivité générale des gens et à l’existence d’une florissante économie souterraine.