Dans un article récent sur le comportement des internautes arabes, nous n’avions pas eu le temps d’évoquer les requêtes Google liées aux thèmes de la médecine traditionnelle. Pourtant, à y regarder de près, les mots-clés (herbal, herbs, alternative, etc.) sont récurrents dans les 20 premières recherches.

D’après une étude américaine publiée en début d’année, 77% des étudiants en médecine aux États-Unis estiment qu’un patient est mieux soigné par un médecin maîtrisant la médecine traditionnelle en plus de la médecine conventionnelle que par un médecin connaissant uniquement la médecine classique. Déjà 25% de nos médicaments classiques intègrent des plantes utilisées depuis longtemps dans la médecine traditionnelle. Et la tendance risque de se renforcer pour deux raisons :

  • l’augmentation de la résistance aux médicaments,
  • la durée très longue d’élaboration des médicaments.

Néanmoins, si les chercheurs s’orientent de plus en plus vers la médecine traditionnelle pour trouver de nouveaux traitements et si la médecine moderne s’interroge sur un modèle alternatif répondant aux besoins de la population, au Maghreb-Machrek, la place de la médecine traditionnelle est toujours prégnante -et de moins en moins discrète.

La khella pousse dans tout le Maghreb-Machrek. Particulièrement connue au Maroc et en Égypte dans la médecine traditionnelle pour soigner le diabète, les douleurs de la vessie, les palpitations de l’aorte et les calculs rénaux, elle est actuellement utilisée1 par l’industrie pharmaceutique pour le traitement de l’asthme.

Savoir médical moderne et héritage islamique traditionnel

La médecine moderne a une large place dans le monde arabe et le tourisme lié à la santé constitue une preuve réelle de la vitalité du secteur. Cependant, les soins primaires de la majorité des gens sont constitués par une médecine traditionnelle omniprésente dans la culture populaire.

La médecine traditionnelle arabe est issue de deux courants majeurs; l’un, ayant reçu les influences des médecines indienne et mésopotamienne, a synthétisé le savoir médical occidental d’Hippocrate et Galien2, l’autre, appelé la Médecine du Prophète, s’est basé sur les remèdes simples et la pratique anté-islamique  des bédouins. L’Islam n’a pas joué un rôle négateur comme le Christianisme en Occident, opposant le sacré au profane. La religion musulmane est un système religieux englobant, total, qui surplombe la société et ses coutumes. Par rapport à l’Occident latin, « la religion n’avançait pas une définition pénitentielle de la maladie ; celle-ci n’était donc pas perçue comme une punition divine, ce qui autorisait  l’institution médicale à intervenir dans le sens de la thérapie »3. Pour les musulmans, Dieu a créé le remède en même temps que la maladie, à charge au médecin  de le trouver.

Tout cet héritage n’apparaît plus à la surface de la vie moderne et urbaine mais reste cantonné à la sphère privée, à la vie émotionnelle des individus. Il se manifeste concrètement sous une forme magico-rituelle de pratiques de soins, d’hygiène, de prévention et de lutte contre les troubles (céphalées, fièvres, nausées, maladies de peau, etc.) grâce, le plus souvent, à l’aide de plantes (infusion, fumigation, etc.). La médecine moderne, apport étranger de l’Occident, est longtemps restée suspecte. A titre d’exemple, malgré l’extension des réseaux hospitaliers et des progrès en médecine périnatale, de nombreuses femmes continuent d’accoucher au domicile, entre les mains d’accoucheuses traditionnelles. Au Maroc, 2/3 des accouchements sont réalisés par ces qablas. Parfois, même hospitalisées, certaines femmes recréent en rentrant au domicile un lieu « comme si » elles avaient accouché à la maison, pour les visites de la famille et des amis.

Quelle place pour la médecine traditionnelle ?

Le véritable problème de la médecine traditionnelle est que son savoir est libre, transmis de génération en génération ou partagé entre praticiens. Au contraire, l’industrie pharmaceutique tente de breveter l’utilisation de certaines plantes. Sans vouloir évoquer les problèmes environnementaux que l’exploitation intensive de plantes médicinales traditionnelles locales engendre, on peut s’interroger sur la protection du savoir traditionnel local face à l’essor de l’utilisation de plantes et remèdes traditionnels dans l’industrie pharmaceutique moderne. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, le marché mondial  dérivé de la pharmacopée traditionnelle représenterait 16 milliards de dollars US.

Dans le Maghreb-Machrek, médecine traditionnelle et médecine moderne ont souffert de rapports problématiques et conflictuels. Héritage colonial, parfois douloureux4, la médecine moderne a joué un rôle tant sur l’individu que sur la société elle-même. Au Maghreb, la médecine occidentale a forcé le corps individuel et le corps social, soumis à la norme administrative de la colonisation, à oublier ses pratiques corporelles traditionnelles pour instaurer une société normalisée et standardisée.

Néanmoins, un modèle alternatif pourrait se dessiner aujourd’hui. La médecine traditionnelle est largement plébiscitée tant son efficacité est prouvée dans de nombreux domaines. Mais, la médecine moderne est confrontée à des défis que seule la médecine traditionnelle pourrait surmonter : la forte concentration des médecins dans les zones urbaines rend la médecine traditionnelle essentielle pour le maintien de soins primaires dans les zones rurales éloignées. Enfin, les soins traditionnels sont très peu coûteux et peuvent bénéficier à des populations qui n’ont pas de couverture médico-sociale -peut-être plus pour très longtemps si les laboratoires pharmaceutiques continuent de développer intensément les remèdes basés sur des pharmacopées traditionnelles…

Sources :

  1. notamment dans le cromoglycate, dérivé de la khelline. []
  2. Un exemple fameux de cette synthèse est le Canon de la Médecine d’Ibn Sina (appelé Avicenne), 980-1037, qui a servi de base à l’enseignement de la médecine occidental jusqu’au XVIIème siècle. []
  3. Floréal Sanagustin, « Nosographie avicennienne et tradition populaire« ,  Santé, médecine et société dans le monde arabe, sous la direction de Élisabeth Longuenesse, Éditions L’Harmattan, Maison de l’Orient Méditerranéen, Paris, 1995, p.40 []
  4. notamment la manière technico-hygiéniste et humiliante, quasi panoptique d’endiguer les fléaux et les épidémies auprès des autochtones. []