Le secteur de la santé dans le monde arabe est un marché stratégique en expansion considérable révèle une étude sectorielle d’Al Masah (Dubaï): le monde arabe est confronté à la fin de sa transition démographique maintenant encore une forte croissance démographique, mais également à l’essor prodigieux des maladies chroniques. GulfNews prévoit une croissance annuelle du marché de la santé dans le Golfe de 16% : les investisseurs privés, attirés par la stabilité du Golfe, joueront un rôle prépondérant.
La santé dans le monde arabe : un marché juteux
Nous avions évoqué la fin du Croissant Fertile, en prenant l’exemple du Liban qui a franchi le seuil de non-renouvellement de sa population; mais l’ensemble du monde arabe bénéficie encore d’une forte croissance naturelle du fait de la baisse des mortalités et un maintien de la natalité. La fin de cette transition (allongement de l’espérance de vie + fertilité) contribue à faire du monde arabe une zone de croissance démographique, comme l’avait déjà noté un rapport de 2007 du Population Reference Bureau.
La population du MENA compte actuellement 214 millions d’habitants et devrait atteindre 233 millions en 2015 et près de 272 millions en 2025. L’augmentation de la durée de vie, passant de 59 ans en 1980 à 71 ans en moyenne en 2009, conjuguée à des taux de mortalités bas expliquent cette croissance démographique forte.
L’autre phénomène majeur est l’explosion des maladies chroniques sur lequel nous insistons régulièrement dans ce blog. La modification brutales des habitudes de vie et les comportements sédentaires, conjugués à la culture du monde arabe, entraîne une montée en flèche des maladies chroniques.
L’Etat peut-il encore faire face à l’essor de ces maladies ?
La région dépense en moyenne 4,3% de son PIB, soit environ 66 millions de dollars, dans la santé. Le secteur public (en particulier dans les pays du Golfe) prend à sa charge une part considérable des dépenses de santé (voir l’encadré ci-dessous) : à titre d’exemple, les Etats-Unis consacrent moins de la moitié de leur PIB dans les dépenses de santé alors que la région y consacre 64% et les pays du GCC 70%.
En revanche, les infrastructures et le nombre de professionnels restent encore largement insuffisants face d’une part à la croissance démographique et d’autre part à l’augmentation de la demande de soins due à l’amélioration du niveau de vie. Selon le rapport, la région a besoin de 200 000 lits d’hôpitaux. Le besoin en personnel de santé qualifié pose les questions de la formation universitaire et de la création d’emploi. Le secteur public est-il encore capable de former ses élites médicales ? De recruter -et payer- ses professionnels de santé ? L’exemple de lagrogne des médecins jordaniens est révélateur en la matière. Le KhaleejTimes révèle que le monde arabe a besoin de 160 000 médecins de famille afin de faire face aux maladies chroniques en privilégiant une approche axée sur les soins de premier recours1.

Carte à puce utilisée pour la télétransmission
D’autre part, l’extension de la couverture sociale (en Arabie Saoudite, au Koweit ou à Dubaï) peut-elle encore suffire face à l’émergence des maladies chroniques ? Le KhaleejTimes et Gulfnews font écho au rappel à l’ordre de la Haute Autorité de Santé d’Abu Dhabi, où 97% des travailleurs n’ont pas de couverture sociale, pour appliquer strictement la loi n°23 de 2005 obligeant les employeurs à assurer leurs salariés. La Fédération Internationale du Diabète chiffre le nombre de diabétiques dans la région à 26,6 millions de personnes et prévoie son doublement à 51,7 millions d’ici 2030. La prise de conscience est émergente et doit permettre de définir la collaboration nécessaire entre acteurs privés et secteur public.
Les structures de santé publique n’ont pas la capacité de concurrencer la qualité proposée par le privé. Grâce à des solutions de Business Intelligence et d’informatisation en réseau, les investisseurs privés misent sur l’efficience de leur système de soins. Face au délabrement d’un système institutionnel, le privé est un gage de qualité. Aux Emirats Arabes Unis, par exemple, où depuis 2006 l’assurance obligatoire a étendu la couverture de 150 000 à 1,9 million de personnes, le secteur privé, plus performant, gagne des parts de marché sur le public : le nombre de patients suivis par des structures privées a augmenté de 25% entre 2008 et 2009 alors que l’augmentation dans les hôpitaux publics n’a été que de 8%.
Face à l’instabilité régionale, les investisseurs préfèrent les pays du Golfe
Comme nous l’évoquions, l’Institut de la Finance Internationale (IIF) a souligné récemment que les pays non exportateurs de pétrole subiront une grave récession. Le Yémen serait le pays le plus touché avec une contraction de son PIB de 4%. La Syrie également subirait une contraction de 3%, ainsi que l’Egypte de 2,5% et la Tunisie de 1,5%.
Cinq pays vont subir une récession en 2011 : le Yémen, la Syrie, l’Egypte, la Tunisie et la Libye.
Au contraire, les pays exportateurs de pétrole renforceraient leur position de force sur le marché régional et mondial : la balance de leurs excédents passant de 129 à 292 millions de dollars en 2011 et leurs actifs extérieurs devraient atteindre 1,7 milliards de dollars d’ici la fin de l’année.
De plus, l’instabilité régionale occasionnée par le Printemps Arabe détourne les investisseurs vers des placements plus sûrs, vient de rappeler GulfNews en début de semaine. Même si la baisse prévisible du tourisme médical risque d’affecter l’économie, notamment en Jordanie, les prévisions d’investissements au sein du GCC sont prometteuses.
La croissance démographique, l’essor des maladies chroniques et le renoncement des pouvoirs publics contribuent à faire du monde arabe un marché en plein dynamisme.
Le nombre de professionnels de santé est insuffisant
Les professionnels de santé dans le monde arabe souffrent d’un sous-effectif et de qualifications insuffisantes. C’est ce que mettent au jour différentes études : malgré de fortes disparités (0,6 médecins pour 10 000 habitants en Somalie, contre 17,5 à Qatar), les pays arabes peuvent se découper en 4 catégories.
- Les pays dont le nombre de professionnels est insuffisant et la tradition universitaire médicale récente, largement dépendants de flux exogènes : Yémen, Djibouti, Somalie, Mauritanie.
- Les pays disposant d’une densité médicale satisfaisante, fortement étatisée et formée par des structures publiques : Algérie, Tunisie, Syrie, Irak.
- Les pays aux fortes densités médicales, inférieures aux densités occidentales, mais aux capacités économiques globalement réduites : Egypte, Jordanie.
- Les pays producteurs de pétrole, aux fortes densités médicales mais très fortement dépendants de flux de professionnels étrangers et dont la formation universitaire est très récente ou inexistante : Arabie Saoudite, Bahreïn, Qatar, Emirats Arabes Unis, Libye, Koweït.
L’Arabie Saoudite, par exemple, qui emploie près de 130 000 infirmières originaires des Philippines, a établi en juin dernier un programme appelé Nitaqat, lit-on dans ArabNews, qui prévoie de substituer à la main d’oeuvre étrangère un personnel formé dans le Royaume. Dans notre article sur les soins primaires en Arabie Saoudite, nous rappelions que plus de 90% des professionnels de santé en soins primaires sont des étrangers et ne parlent pas arabe.
Selon une récente étude menée dans la région de Riyadh, dans les zones rurales, les professionnels de SSP sont pour 93,7% des étrangers; dans les zones urbaines, ils sont 89,3%.
Selon une étude sur les soins de santé primaires et les infirmières en Arabie Saoudite (2008), « les défis pour l’Arabie Saoudite seront d’augmenter la proportion des infirmières issues du Royaume qui seront les plus à mêmes de fournir des soins de qualité appropriés à la culture locale et qui parleront la même langue que leur patient. Sans cela, il semble difficile que le travail des infirmières délivre une éducation à la santé efficiente. » Le bilan de la prévention des maladies chroniques dans les centres de soins de santé primaires est particulièrement alarmant et le Ministère de la Santé tente désespérément d’attirer plus d’infirmières qualifiées. Depuis quelques années néanmoins des femmes saoudiennes ont été recrutées pour encadrer les cours des infirmières, comme dans la plus grande université pour femmes au monde inaugurée récemment. De plus, la prise en compte, au sein des infirmières, des nouvelles maladies chroniques émergentes comme le diabète se développe grâce à leur formation médicale continue (FMC) obligatoire.
Face à la pression démographique et au poids économique des maladies chroniques, les pouvoirs publics du monde arabe ne sont plus capables de prendre en charge toutes les dépenses de santé en maintenant une qualité des soins correcte. La crise économique qui renforce les pays exportateurs de pétrole place le reste du monde arabe face à des choix majeurs. L’investissement privé, orienté vers les pays stables du Golfe, doit viser une approche multisectorielle et humaine de la santé. Si les pays du Golfe relèvent le défi de la formation des professions médicales et paramédicales, les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, pressés par la grogne sociale, risquent d’être confrontés quant à eux à un changement de paradigme profond.
- Le 23-25 octobre prochain se tiendra à Abu Dhabi une conférence sur la Médecine de Famille [↩]




1 comment
L'actu de l'assurance santé says:
oct 13, 2011
[...] : http://vincentfromentin.fr/analyse/le-monde-arabe-manque-t-il-de-medecins/ partager…FacebookTwitterLinkedInDiggStumbleUponE-mailRedditPrint"Aimer" ceci [...]