Les manifestations du peuple égyptien, éminemment géopolitiques dans la configuration du MENA comme l’a souligné Masri Feki dans notre interview, posent un regard sur les frustrations de la société sur son système de santé.
Hépatite C, grippe aviaire, SIDA sont autant de fléaux qui mettent en lumière l’immobilisme de l’État et son progressif désengagement de l’offre de soins. La santé est un enjeu de société important dans la donne géopolitique.
1. Mubarak depuis 30 ans au pouvoir a mis en place un système politique verrouillé
Depuis 1981, succédant à Anouar El Sadate, assassiné le 6 octobre, Hosni Moubarak a été réélu en 1987, 1993, 1999 et 2005. Ces dernières élections de 2005, « multipartites », (cf. La politique américaine au Moyen-orient) ont conduit le principal rival de Moubarak, Ayman Nour, chef du « Parti de Demain », en prison1. Ayman Nour a été libéré en février 2009, sous la pression américaine.

- Hosni Moubarak en convalescence lors de son hospitalisation à Heidelberg (en Allemagne) en mars 2010
La Constitution de 1971 ne prévoit pas de pluralisme puisque c’est l’Union socialiste arabe qui est sensée rassembler toutes les forces politiques du pays. C’est la loi n°40 de 1977 qui organise (quasiment contra legem) les partis politiques mais qui octroie au pouvoir exécutif un pouvoir discrétionnaire important (notamment en son article 8 qui prévoit une commission des affaires des partis politiques). Ce département des affaires des partis politiques est composé de personnalités directement nommées par le Ministre de la Justice et permet in fine de déterminer les concurrents au pouvoir. En théorie donc, le choix des candidats est guidé par la sagesse de l’exécutif. Les nombreuses modifications de cette loi rendent difficiles la création d’un nouveau parti et consacrent l’hégémonie du parti du pouvoir : le PND. Le Parti National Démocratique est le passage obligé vers la vie politique.
Le deuxième élément contribuant à verrouiller le système politique est la manipulation des partis en fonction de la peur du chaos. Au préalable, il faut rappeler les deux barrages que constituent les articles 76 et 62. Tout d’abord, le fameux article 76, amendé en 2005 et 2007, règle dans les moindres détails les conditions de candidature aux élections présidentielles et, pour simplifier, permet à un représentant de parti politique de se présenter mais les chances d’un candidat indépendant de remplir les conditions strictes sont quasiment nulles. De surcroît, l’article 62 prévoit que le candidat puisse bénéficier d’un soutien de 250 membres élus2. Cette disposition barre la route à des partis comme les Frères Musulmans qui ne sont représentés que dans l’Assemblée du Peuple (88 élus). A propos des Frères Musulmans, le pouvoir opère une stratégie habile en emprisonnant leurs leaders progressistes, laissant le monopole de l’opposition islamique à leur branche radicale (prônant une fusion du politique et du religieux) afin de renforcer leur rôle d’épouvantail.
2. La puissance militaire, la carte politique oubliée
L’armée joue un rôle socio-politique fort. Historiquement déjà, elle a du s’imposer face à l’Empire Ottoman et a contribué en 1952 a faire tomber la monarchie3. Sous Nasser, l’Armée tient un rôle clé, tant sur le plan intérieur en fournissant plus d’un tiers des ministres, que sur le plan extérieur. Effectivement, l’environnement régional et international implique de disposer d’une force de réaction rapidement mobilisable (notamment autour du Canal de Suez et face à Israël).

- L’Armée sur Tahrir Square (crédits photo : le Figaro)
Depuis 1981, l’Égypte est en état d’urgence limitant les libertés publiques et légitimant les arrestations arbitraires au nom de la stabilité et la sécurité intérieure. Les réformes politiques initiées par Moubarak n’ont pas entamé cet état d’exception.
Sous Sadate puis Moubarak, les militaires sont de moins en moins représentés dans le pouvoir politique alors qu’ils étendent en contrepartie leur influence dans le secteur civil et social. L’Armée participe du développement général du pays. En matière de santé, elle possède de nombreux hôpitaux et ses compétences dépassent largement le cadre militaire (école, dispensaire, etc.). Encore maintenant, la transmission du pouvoir dépend également du chef des services secrets égyptiens : Omar Suleiman. Depuis 20 ans, il est le bras droit très puissant de Moubarak : samedi dernier, il a été nommé vice-président.
Même si Moubarak a affirmé hier soir qu’il comptait « mourir sur le sol égyptien », pour sa « succession », la transmission dynastique du pouvoir semble le scénario le plus envisageable si de profondes réformes ne sont pas envisagées : car, d’un point de vue constitutionnel, l’article 76 préserve de toute candidature extérieure au PND, c’est-à-dire soit de Gamal Houbarak soit d’un cacique du PND en cas de mort prématurée du président.
L’opposition n’apparaît que comme figurant : les Frères Musulmans sont réprimés et en net repli depuis les élections municipales, le parti Kefaya, rassemblement trop hétéroclite d’opposition, n’a pas su fédérer. Seul le peuple dans la rue semble un levier suffisamment puissant pour faire basculer les forces politiques vers une véritable remise à plat de la démocratie en Égypte.
3. La déception du système de santé
Les Égyptiens sont fiers de leur médecine et de leurs hôpitaux. Mais le prestige historique de la médecine égyptienne et celui plus récent de certains médecins, parfois médiatiques et populaires, contrastent avec la frustration constatée chez les gens et dans la presse. Un exemple flagrant de cette perte de confiance dans la médecine officielle est le désastre de l’hépatite C. Comme le sang contaminé en France, l’insuffisance des stérilisations du matériel médical a contribué à diffuser cette épidémie lors des campagnes systématiques de de santé publique contre la bilharziose : l’État a réagi très lentement et n’a pas assumé ses responsabilités.
La santé fait partie des domaines instables à propos desquels la presse évoque souvent des débordements, des « scandales ».
Le SIDA, autre fléau sur lequel nous avons déjà écrit, a relativement épargné le Maghreb-Machrek (et Laith Abu Raddad nous livre les conclusions de sa synthèse épidémiologique régionale dans son interview exclusif). Mais l’Égypte n’est pas prête à assumer une extension de cette maladie à une population plus nombreuse. La population infectée continue d’être stigmatisée : depuis 1994, un plan de lutte contre l’épidémie4 est mis en place mais s’il permet un dépistage massif des étudiants, il autorise en revanche l’expulsion autoritaire des résidents étrangers en cas de séropositivité. Contrairement à l’Iran qui, face à une épidémie plus importante due à la toxicomanie, a élaboré rapidement des programmes d’informations pour les médias, l’Égypte traite le problème de la transmission des MST de manière moralisatrice et autoritaire.
En 2000, l’Égypte, comme le souligne Françoise Clément, entame une profonde réforme de son système d’Assurance Maladie en étendant à toutes les populations la couverture maladie mais en abandonnant la prestation des soins à des prestataires le plus souvent privés. La participation du patient est souvent lourde : « Les ménages paient directement 70 % du total des dépenses nationales ».
De fait, comme nous l’avions analysé dans un précédent article, la déception et la perte de confiance dans le système de santé amène les populations, souvent les plus pauvres, à recourir à une médecine revisitée. Le pluralisme médical est souvent une solution par défaut au mécontentement. Mais la médecine alternative ou traditionnelle se mêle souvent à la médecine occidentale dans la vie quotidienne et traitent pour le plus grand nombre les soins primaires.
Le mécontentement couve mais favorise plutôt la recherche pragmatique de solutions individuelles que la revendication collective.
La santé n’est pas présente dans les débats politiques actuels; mais elle constitue un facteur important dans la grogne d’une société qui ne peut s’accommoder de petits arrangements et de corruption. Comme le soulignait Masri Feki dans son interview et comme le rappelait également l’excellente synthèse Figures de la santé publique en Égypte, la corruption constitue une clé d’entrée omniprésente dans le système de soins égyptiens (recevoir un meilleur accueil, obtenir un rendez-vous auprès d’un professionnel, des médicaments, etc.). Les manifestants contre le pouvoir en place soldent-ils la fin d’un système politique et une reconfiguration de la santé en Égypte ?
Bibliographie
Les citations sont tirées de l’excellent dossier : Égypte/Monde arabe, Troisième série, 4, Figures de la santé publique en Égypte, 2007 (en ligne)
Ayad Christophe, Géopolitique de l’Égypte, Complexe, 2002, 143 p.
Cloarec Vincent et Henry Laurens, Le Moyen-Orient au 20ème siècle, Armand Colin, juin 2002, 244 p.
Corm Georges, Le Proche-Orient éclaté (1956-2006), Folio Histoire, septembre 2005, 1074 p.
Francois-Poncet Jean et Monique Cerisier-ben Guiga, Le Moyen-Orient à l’heure du nucléaire, rapport d’information n°630, Commission des Affaires Étrangères et de la Défense, Sénat, septembre 2009, 249 p.
Moghira Mohamed Anouar, L’Égypte, clé des stratégies au Moyen-Orient, Trente ans de politique égyptienne et arabe sous Hosni Moubarak, Mobiles Géopolitiques, L’Âge d’Homme, Lausanne, avril 2009, 346 p.
Penet Luc, Égypte : les enjeux de la succession de Hosni Moubarak, Mémoire d’optionnel rédigé au Collège interarmées de défense dans le cadre du séminaire « Méditerranée et Proche Orient : Enjeux et perspectives », sous la direction du contre-amiral Jean-François Coustillière, octobre 2008.
Victor Jean-Christophe, Le dessous des cartes, Études de géopolitique : Égypte, Paris, La Sept Vidéo, 1996, 36 min.
- Le motif officiel de la condamnation a été faux et usage de faux dans la procédure complexe de reconnaissance des statuts de son nouveau parti en 2004. En réalité, il a inquiété le pouvoir puisque en dépit d’une faible participation de 10% et un système politique verrouillé, le candidat a réussi à obtenir 7,3% des voix. [↩]
- 65 membres de l’Assemblée du Peuple, 25 membres du Conseil Consultatif, 10 membres de conseils régionaux au sein de 14 gouvernorats au moins. [↩]
- L’Académie militaire ouvre ses portes à la bourgeoisie en 1936 et permet en grande partie ce coup d’état. [↩]
- Il s’agit du National AIDS Program [↩]

1 comment
Amar Zahir says:
fév 11, 2011
Excellente analyse qui se confirme de jour en jour…