A l’occasion de la journée mondiale de la santé mentale1, l’Organisation Mondiale de la Santé a publié lundi 10 octobre un rapport rappelant qu’une personne sur quatre dans le monde aura besoin dans sa vie de soins de santé mentale ou neurologiques et que la moitié de la population mondiale réside dans des zones où il n’y a pas plus d’un psychiatre pour 200 000 habitants.

À l’heure actuelle, près de 70% des dépenses de santé mentale vont aux institutions psychiatriques. Si les pays dépensaient davantage au niveau des soins primaires, ils pourraient atteindre davantage de gens et commencer à s’attaquer aux problèmes suffisamment tôt pour réduire les besoins en soins hospitaliers plus coûteux.

Dr Ala Alwan, Organisation Mondiale de la Santé
 

La santé mentale dans le monde arabe est un thème relativement absent-c’est d’ailleurs la première fois que nous en parlons sur le blog. Selon une étude de 2005 publiée dans le Eastern Mediterranean Health Journal analysant le volume de recherches universitaires, le nombre total de citations de recherches en santé mentale publiées dans des pays arabes entre 1987 et 2002 représente 1,2 % du nombre total de citations pour la recherche biomédicale ; 17 % concernaient la santé mentale de l’enfant et de l’adolescent. « Les domaines de recherche en santé mentale les plus dynamiques étaient l’anxiété et les troubles de l’humeur ainsi que la toxicomanie. La psychiatrie infantile, notamment le trouble d’hyperactivité avec déficit de l’attention et l’autisme de l’enfant, ne suscite pas beaucoup d’intérêt chez les chercheurs arabes. » Ce constat est confirmé par l’étude de juillet 2010 de Ossama T.Osma et M.Afifi pour les Emirats Arabes Unis.

Une autre étude de 2008, menée par M. Fakhr El-Islam, interroge les profonds et rapides bouleversements socio-économiques en Egypte, Qatar et Bahreïn. Le décalage entre le poids des traditions, les changements de paradigmes (mariage tardif, limitation du nombre d’enfants, responsabilité et émancipation des femmes) sont autant de facteurs de désordres de la santé mentale.

Cependant, selon le rapport de l’OMS, la Jordanie a réalisé d’importants progrès. Plusieurs programmes avaient été lancés pour prendre en charge la santé mentale et le soutien psychosocial des réfugiés palestiniens et irakiens (notamment avec l’UNRWA, l’UNICEF et diverses autres ONG).

Aspects historiques

Les services de santé mentale en Jordanie sont profondément liés à l’histoire du pays. Jusqu’en 1966, seul l’hôpital psychiatrique de Bethléem proposait des services de santé mentale à la fois pour la Cisjordanie et la Jordanie (East and West Bank). Après la guerre de 1967, les patients de la rive orientale n’ont plus eu accès aux services de cet hôpital. Le Ministère de la Santé établit alors un hôpital de 60 lits pour la santé mentale à Fahis (rive est), avec une clinique spécialisée trois jours par semaine. En 1987, le Centre national pour la santé mentale a été ouvert à Amman et un comité national a été formé pour développer et mettre en œuvre le programme national de santé mentale.

Établissements de santé mentale

Les services de santé mentale en Jordanie se composent du Centre national avec 200 lits, et deux hôpitaux psychiatriques publics avec 390 lits, à Fahis et Na’our. Le Centre national pour la santé mentale a un rôle d’enseignement reconnu pour la formation des professionnels hospitaliers, des infirmières, des travailleurs sociaux, des psychologues et des étudiants en médecine. En outre, le Royal Medical Services offre 40 lits dont un centre de jour et un centre de réadaptation. Dans tout le pays, on compte 31 cliniques psychiatriques dans les villes et villages, bien que la mise en place d’unités de psychiatrie dans les hôpitaux généraux n’a pas été mis en œuvre complètement à ce jour. Dans le secteur privé, on compte 22 cliniques, deux hôpitaux privés en cours de construction avec 118 lits et deux maisons de gériatrie de 200 lits.

Les ressources humaines en santé mentale

Parmi les 70 psychiatres dans le pays, 12 travaillent sous la tutelle du Ministère de la Santé, 3 dans les départements universitaires, 22 dans le secteur privé et le reste dans d’autres secteurs. Treize psychologues travaillent pour les services de santé mentale. Parmi eux, 8 ont des diplômes de BS (Bachelor), 3 ont des diplômes MS (Master), et 2 ont un doctorat. Il y a seulement 8 infirmières spécialisées en soins psychiatriques. Il y a 26 travailleurs sociaux dans les services de santé mentale. En outre, on compte plus de 300 psychologues scolaires qui travaillent pour le Ministère de l’Éducation. Un programme de psychiatrie à l’Université de Médecine de Jordanie forme les étudiants durant 120 heures de formation clinique et de stages pratiques.

Programme national de santé mentale

Un programme national de santé mentale, élaboré par un comité national, a été lancé lors d’un congrès à Amman en juillet 1988 et adopté finalement en 1994. Un plan stratégique sur les médicaments thérapeutiques a été formulé en 1988 tandis qu’une politique de contrôle des abus de narcotique et autres substances a été adoptée en 2000. Un comité spécial composé d’experts en psychiatrie réexamine la Loi sur la santé mentale en Jordanie. Un comité spécial du ministère de la Justice s’occupe des amendements relatifs aux secteurs de droit pénal et de droit civil liés à la santé mentale. Actuellement, les chapitres 49, 50 et 51 du droit commun sont consacrés à la santé mentale.

Les objectifs du programme de santé mentale sont d’intégrer : prévention des troubles mentaux et sensibilisation du public, traitement des malades d’une manière plus efficace et moins coûteuse. Le programme national de santé mentale présente également les stratégies de service, de formation, de gestion et de promotion de la santé mentale.

Il était prévu que d’ici 1995 le programme national de santé mentale fournisse une aide au diagnostic dans au moins 50% des centres de santé du pays, d’établir des départements de santé mentale dans 50% des hôpitaux publics, d’établir des centres d’orientation mentale dans 50% des écoles, de lancer un programme pour la promotion de la santé mentale, d’inclure des composantes psychosociales dans les programmes de santé des établissements d’enseignement et de fournir des centres de réadaptation pour au moins 50% de personnes handicapées mentales dans le pays. Certains progrès ont été réalisés dans la mise en œuvre de ces objectifs. A l’heure actuelle, le programme de santé mentale est intégré dans les travaux de certains centres de soins de santé primaires. Bien sûr, comme il est vrai pour tous les pays de la région, des progrès supplémentaires sont nécessaires.

Avancement du programme national de santé mentale

Depuis la formulation du programme national de santé mentale, 105 médecins généralistes et 70 infirmières ont été formés aux soins de santé mentale. Un programme de santé scolaire mentale a été lancé. Des activités de prévention ont été mises en œuvre par les centres de soins de santé, les écoles et les media. La prévention et l’information du public sur la santé mentale a été encouragée par les médecins de soins primaires et les professionnels de santé de premier recours.

Le problème de la toxicomanie et de la dépendance est une priorité importante et elle est abordée en collaboration avec d’autres secteurs comme priorité nationale.

Un problème majeur est l’insuffisance des ressources humaines. De nombreux professionnels cherchent des postes mieux payés à l’étranger tandis que d’autres se tournent vers le secteur privé. Par conséquent, on observe une pénurie de psychiatres qualifiés au sein du ministère de la Santé. Les problèmes dans la mise en œuvre des thérapies de santé mentale reposent sur le manque de soutien financier continu ainsi que d’un manque d’experts dans ce domaine.

Voir l’état des lieux de la Jordanie sur le site de l’OMS.

La population vieillissante et oubliée

Les démences séniles, un mal souvent caché

Face au vieillissement de la population des pays arabes, l’émergence de la maladie d’Alzheimer et des démences séniles est un phénomène en expansion et souvent passé sous silence au sein des familles. La dépendance des personnes âgées n’est pas abordée et le diagnostic de démence précoce n’est pas ou rarement effectué par des professionnels de santé. La démence et la dépendance sont un tabou qui relève de la sphère traditionnelle. La démence est perçue dans l’imaginaire populaire comme une possession diabolique, l’individu est hanté par un esprit (djinn) : c’est le guérisseur traditionnel qui intervient pour le chasser.

Comme le relève Okasha dans son étude, « dans la majorité des pays arabes, il n’y a aucune interaction entre la profession médicale et les guérisseurs traditionnels. En Jordanie il existe une relation, qui, cependant, demeure informelle et inorganisée. En Arabie saoudite, au contraire, ces derniers constituent une partie du personnel et ont recours à des textes religieux et des prières en guise de gestion.« 

Selon une étude sur les populations âgées des pays arabes réalisée par la Commission Economique et Sociale pour l’Asie de l’Ouest (ESCWA), si le déclin de la fertilité et l’allongement de l’espérance de vie sont des phénomènes relativement récents, les enjeux du vieillissement de la population ne doivent pas être sous-estimés : le nombre de personnes de plus de 65 ans est passé de 5,7 millions en 1980 à 10,4 millions en 2000 pour atteindre, selon les estimations, 21,3 millions à l’horizon 2020. Dans les années 1980-1985, l’espérance de vie était de 58 ans pour les hommes et 61,3 ans pour les femmes. Actuellement, hommes et femmes bénéficient d’un allongement de l’espérance de vie de 7 ans par rapport à ces années. L’espérance de vie est prévue d’atteindre en moyenne 73 ans en 2025 et 76 ans en 2050.

De fait, si les pays du monde arabe bénéficient pour l’instant d’un des taux les plus bas au monde de dépendance des personnes âgées (environ 5%), les phénomènes récents mais particulièrement rapides de vieillissement de la population portera ce taux de dépendance à 8% en 2025 voire 13% en 2050. Les pays les plus avancés dans cette transition démographique et les plus exposés aux risques de dépendance des personnes âgées sont le Liban, les Emirats Arabes Unis, le Bahreïn, le Koweït et la Tunisie.

 
Pourcentage de population âgée dépendante en 2000 (jaune) et les prévisions pour 2050 (rouge)
 

Face à l’émergence de nouveaux modèles familiaux recomposés ou éclatés, le modèle traditionnel de la cellule familiale, ressort premier du support social des personnes âgées dépendantes, tend à s’effacer. Dans les pays arabes, la majorité des personnes âgées vit au sein de leur famille et ce soutien est directement impacté par les modifications des habitudes de vie des familles. Par conséquent, des pays comme l’Arabie Saoudite, le Bahreïn ou Oman ont mis en place des unités mobiles de soins à domicile à destination des populations âgées.

Mais, la population féminine reste la plus vulnérable : pas ou peu d’accès à des emplois salariés, inégalité d’accès aux services sociaux et médicaux et fortes dépendances sociale et financière. De plus, du fait de leur espérance de vie plus élevée que celles des hommes, elles sont confrontées à la solitude plus rapidement. Ces situations sont particulièrement dramatiques dans les pays touchés par des guerres : en 1996, au Liban, 84% des personnes veuves de plus de 60 ans étaient des femmes. Ces proportions parmi les femmes âgées en Irak, en Palestine ou au Liban risquent d’augmenter fortement dans les années à venir et renforcer la part des ménages composés par des femmes pauvres et seules.

  1. Selon l’OMS, « La santé mentale est un état de bien-être dans lequel une personne peut se réaliser, surmonter les tensions normales de la vie, accomplir un travail productif et contribuer à la vie de sa communauté. Dans ce sens positif, la santé mentale est le fondement du bien-être d’un individu et du bon fonctionnement d’une communauté. » cf. définition détaillée sur le site de l’OMS. []