La prochaine révolution arabe sera-t-elle celle de la santé 2.0 ?
Par Vincent Fromentin le 23 mar 2011 • 19 h 07 min 2 commentairesLe 11 février, Hosni Moubarak quittait le pouvoir. Trente deux ans auparavant, en 1979, l’Ayatollah Khomeini arrivait à la tête de l’Iran. Stephen Prothero met en lumière ces deux événements : la révolution 2.0 est devenue plus historique et laïque que la Révolution Islamique. L’Iran révolutionnaire comptait sur un effet domino suffisamment puissant pour entraîner l’élan de la Révolution dans les autres pays de la région; mais cela n’a pas eu lieu.
[La rébellion égyptienne] a été plus alimentée par des tweets et des messages Facebook de militants comme Wael Ghonim, que par les sermons enregistrées des religieux.

L’effervescence que connaît le monde arabe a permis de faire tomber des murs et de briser le silence. Les frustrations, cantonnées jusque-là à la sphère privée, s’expriment dorénavant dans la rue. En quelques semaines, le vent de la colère a été porté très rapidement par les réseaux sociaux, véritables outils de communication, permettant de coordonner et rassembler les contestations dans la rue dans plusieurs villes simultanément. Facebook, Twitter, YouTube, etc. ont joué un rôle central pour diffuser l’information et coordonner la contestation : on parle de révolution 2.0. Mais seront-ils capables de construire la démocratie pour autant, s’interroge Mael ?
Les réseaux sociaux et Internet ont joué un rôle dans l’information et la coordination des révoltes arabes.
- de la révolution 2.0 à la démocratie 2.0 : ces média sociaux sont-ils seulement de simples vecteurs de communication ? Ou seront-ils capables de construire un contenu pertinent et pérenne ?
- Les révoltes arabes ont mis en lumière la disponibilité de moyens de communication. Mais les besoins ressentis de la population convergent-ils vers la santé 2.0 ?
Des révolutions 2.0 ?
Participant de l’essor d’Internet dans le monde arabe, les réseaux sociaux permettent la diffusion instantanée d’une information ubiquitaire. Malgré les tentatives de censure des Etats, les réseaux sociaux ont contribué à pousser la population à se rassembler dans la rue. En Tunisie, à partir de Sidi Bouzid dès décembre 2010, puis en Égypte, à partir du 25 janvier 2011, conduisant à la chute des 2 présidents, Ben Ali le 14 janvier et Moubarak le 11 février. Le mouvement de contestation gagne l’ensemble du monde arabe, de la Libye au Yémen. Sans donner une place centrale aux réseaux sociaux et Internet qui occulterait le combat et les morts des hommes et des femmes, les outils communicationnels sont majoritairement présents et efficaces (blogs, réseaux sociaux, smartphones).
Néanmoins, le contexte socio-démographique était largement favorable à cet essor technologique. En Égypte, sur 80 millions d’habitants, près de la moitié a moins de 35 ans, et 24 millions de personnes sont connectées à Internet.
Sources : Volume de recherches « FaceBook » selon Google Trends Insights
En Égypte, l’information est largement relayée par près de 5,45 millions de comptes Facebook, 300 000 comptes Twitter et 250 000 blogs.
| Country | Penetration | FB users | FB non users | Total Population (million) |
|---|---|---|---|---|
| Syrie | 0 | 0 | 21906000 | 21.9 |
| Palestine | 2% | 84240 | 3677406 | 3.8 |
| Libya | 2% | 156240 | 6263760 | 6.4 |
| Oman | 6% | 157440 | 2687560 | 2.8 |
| Iraq | 1% | 225600 | 30521400 | 30.7 |
| Bahrain | 29% | 226480 | 564520 | 0.8 |
| Qatar | 28% | 396860 | 1012140 | 1,4 |
| Kuwait | 17% | 518540 | 2466460 | 3.0 |
| Jordan | 15% | 923400 | 5392600 | 6.3 |
| Algeria | 3% | 928100 | 33966900 | 34.9 |
| Lebanon | 23% | 962440 | 3261560 | 4.2 |
| Tunisia | 15% | 1594700 | 8837800 | 10.4 |
| Morocco | 6% | 1849740 | 29937260 | 31.8 |
| Egypt | 5% | 3581460 | 74576540 | 78.2 |
| Israel | 40% | 3006460 | 4525440 | 7.5 |
En 2009, le MENA comptait 93 millions d’internautes, soit près de 5% de la population mondiale. En Arabie Saoudite, cependant, l’appel à une opposition Twitter ce vendredi 18 mars est resté lettre morte. Et le discours du Roi Abdallah d’Arabie Saoudite, ce même jour, a réaffirmé, en maniant la langue de bois, la portée régionale du Royaume saoudien, lisant les crises que traverse le Golfe uniquement sous l’angle confessionnel. Comme le note Philippe Mischkowsky, « la situation intérieure saoudienne est loin d’être rassurante. (…) La région du Golfe n’aura rien gagné à ce que les revendications sociales et démocratiques soient polluées par une fièvre confessionnaliste. Cela arrange l’Arabie saoudite, l’Iran et le régime bahreïni, dans une perspective à très courte vue, de se présenter comme le protecteur incontournable de leurs coreligionnaires, mais l’issue est pour le moins incertaine.«
En dépit d’une expansion de la sphère Internet dans le monde arabe, les révolutions 2.0 s’enracinent dans un contexte favorable. Le terrain a-t-il été préparé de longue date ?
Une démocratie 2.0 téléguidée ?
Si le contexte égyptien ou tunisien a été favorable, Sami Ben Gharbia, blogueur tunisien expatrié, censuré depuis 2002, s’interroge, dans un long mais très intéressant article, sur la spontanéité du mouvement soutenu par la cyberdissidence. Pour lui, les liens déjà fortement établis entre Google, l’administration américaine (et européenne) et la cyberdissidence sont préjudiciables à la liberté d’expression d’Internet. Les mouvements populaires de si grande ampleur obéiraient, en amont, à une vaste campagne de planification médiatique.
« Au cours de son discours “Remarques sur la liberté d’internet” du 21 janvier 2010, la secrétaire d’État usaméricaine Hillary Clinton a élevé la liberté de l’Internet au rang de priorité de politique étrangère de la nouvelle administration Obama. Deux mois avant ce discours, en novembre 2009, Mme Clinton a annoncé le lancement de l’initiative société civile 2.0 qui aidera les organisations indépendantes à travers le monde à utiliser la technologie numérique, “attribuant 5 millions de dollars de subventions à des programmes pilotes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord qui permettront d’accroître les nouveaux médias et les capacités de mise en réseau des organisations de la société civile ». (…) En outre, les grandes sociétés américaines d’Internet comme Google, Yahoo, Twitter sont enclines à se convaincre de la valeur de la liberté d’Internet ; leurs intérêts tendent parfois à coïncider avec ceux de l’administration usaméricaine. (…) Entre les 20 et 22 Septembre 2010, Google organise une conférence intitulée « Internet Liberty 2010 » à Budapest, en invitant les militants, les blogueurs, les ONG, les chercheurs, les gouvernements et les représentants d’entreprises. (…) A cette occasion, l’initiative « Réseau des Blogueurs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord » sera lancée par le National Democratic Institute for International Affairs (NDI), basé à Washington DC, et plus ou moins associé au Parti Démocrate US. Le lancement, le 23 Septembre, d’un « Réseau des Bloggeurs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord » par une ONG basée à Washington, via son initiative Aswat lors d’un événement organisé par Google et auquel assisterons les gouvernements US et occidentaux et des représentants d’entreprises, est exactement le genre d’intervention que nous devons éviter.
L’autre question préoccupante est la « porte tournante invisible entre la Silicon Valley et Washington », pour reprendre l’expression d’Evgeny Morozov, puisque de nombreux représentants du département d’État travaillent pour Big Web Industry, alors que quatre employés de Google sont allés travailler dans l’administration Obama. L’exemple le plus récent est celui de Jared Cohen, le technopraticien et spécialiste de l’utilisation de la technologie pour promouvoir les intérêts des USA, la lutte contre le terrorisme et la lutte contre la radicalisation, qui a servi comme membre du bureau de planification des politiques publiques du Département d’État sous les deux administrations Bush et Obama, et qui vient de quitter son poste pour diriger un nouveau département à Google appelé « Google Ideas ». Jared Cohen est celui qui est intervenu en Juin 2009 pour garder en ligne Twitter et retarder ses travaux d’entretien réguliers afin de maintenir le tweeting des Iraniens au cours des manifestations post-électorales.
Ce même Twitter cherche également à embaucher un agent de liaison à Washington DC dont la tâche sera d’aider Twitter « à mieux comprendre ce qu’il faut faire afin de mieux servir les candidats et les décideurs au-delà des clivages géographiques et politiques ». Le 9 juillet 2010, Katie Stanton, qui a travaillé pour Google en 2003 et pour l’administration Obama en tant que «Directeur de la participation citoyenne» en 2009, a rejoint Twitter, où elle va travailler sur les stratégies économiques et internationales. »
La santé, un nouvel enjeu géopolitique
Planifiées ou non, ces contestations sont l’expression d’un mal-être des populations face à un système éculé : pouvoir fort, corruption, absence de liberté, etc. Et la santé participe de cette grogne sociale.
Les grandes réformes de santé initiées tant au Maroc actuellement, qu’en Égypte en 2000 ou en Jordanie, avec l’aide de la Banque Mondiale ou du Fond de Développement américain (l’USAID), ont contribué à étendre la couverture Maladie à toutes les couches de population. Mais, l’aide américaine n’étant jamais désintéressée, en contrepartie, l’État a abandonné à des opérateurs privés la majeure partie des prestations de soins. Ces réformes, ouvrant la santé au secteur privé, loin d’évacuer la corruption rampante, ont augmenté radicalement le coût des soins pour le patient.
[En Égypte] les ménages paient directement 70 % du total des dépenses nationales1
Cette santé à deux vitesses renforce l’émergence de pôles médicaux privés compétitifs destinés à une clientèle riche et mobile, mais, d’autre part, cristallise les rancœurs du plus grand nombre, (re)découvrant une médecine traditionnelle de soins primaires, pratique et peu onéreuse.
D’autre part, les pays émergents du MENA ont misé la carte du libéralisme, conservant un État fort et négligeant l’approche sociale : les piètres conditions de vie du bas salariat étranger2 en sont un exemple criant actuellement. On assiste à un revirement brusque des politiques : la Jordanie annonce un plan de 168 millions de dollars pour l’éducation et la santé, l’Arabie Saoudite organise les soins primaires et planifient les investissements privés de santé, etc.
Les révolutions du monde arabe, s’enracinant dans des contextes particuliers, mettent en lumière deux choses :
- la santé est au centre des préoccupations sociales des États contestés,
- le Web, les nouvelles technologies et les réseaux sociaux, au coeur de la vague de contestations, révèlent un système d’information très efficace.
Le monde arabe à l’ère de la santé 2.0
Alors que le Jordanie a lancé en octobre dernier le programme « Jordan Health Initiative » pour promouvoir les nouvelles technologies et les initiatives concernant les TIC, les pays du Golfe, branchés santé, ont annoncé plusieurs projets officiels basés sur les smartphones, sur les sites Internet de partage d’informations médicales. En plus des applications IPhone, gratuites, lancées par le Ministère de la Santé des Émirats Arabes Unis, sur Internet, le récent site Doctor-I, permet en quelques clics de sélectionner son médecin (parmi une base de données de 700 professionnels), de le localiser et de prendre rendez-vous avec lui. Un SMS de confirmation est alors envoyé au patient. Dans le même esprit, à Dubaï, le 17 octobre dernier, la Haute Autorité (Dubaï Health Authority) a présenté son tout nouveau site, lors de la Conférence sur les Technologies, le GITEX 2010. Cette plateforme permet de répertorier les différents professionnels de santé mais également de conserver et de partager des informations médicales sur les patients.
Même si une régulation doit être imaginée pour connaître quand une application IPhone devient « médicale », comme s’interroge EileenOBrien. Mais, déjà, grâce aux smartphones, un suivi des patients diabétiques avait été inauguré à Abu Dhabi grâce à un système de SMS baptisé Weqaya. Un accord entre mHealth et QTel permettra de suivre de cette manière les maladies chroniques à l’échelle de tout le MENA…
Le pouvoir des téléphones portables, Susannah Fox, Septembre 2010.
Quelques statistiques publiques montrent que les Émirats par exemple ont des taux de connections à Internet égaux voire supérieurs à ceux des États-Unis. Mais, comment l’avait déjà remarqué Victoria Stodden dès 2008, les abonnements à des téléphones portables sont 3 fois supérieurs aux abonnements Internet et augmentent en flèche depuis 2005.

Le cercle vertueux de la santé 2.0 imaginé par Scott Shreeve (health20.org)
Santé 2.0 ou médecine 2.0 ?
Ted Eytan se définissant comme « médecin de famille, passionné par la responsabilisation du patient et les technologies d’information santé autour du patient » a réalisé un petit sondage sur Sermo, le site communautaire destiné aux médecins. Une récente étude du JAMA, selon un article du Huffington, analysant les tweets de 260 comptes Twitter de médecins influents (plus de 500 followers), montrant que la moitié relève de santé ou de médecine et que seulement 3% n’étaient pas professionnels, encourageait les professionnels de santé à utiliser plus souvent les médias sociaux pour aller à la rencontre de patients désireux d’acquérir une information médicale de qualité.

« Je sais que seulement une minorité de docteurs est visible sur les réseaux sociaux comme Twitter.com et, parmi ceux-ci, une minorité échange des mails avec leurs patients. Cela ne fait aucun doute que ce sujet risque de prêter à controverses dans une communauté de 110 000 professionnels de santé, dont la plupart n’a pas recours à des systèmes de soins intégrés. (…) J’ai entendu aussi des histoires sur le monde très compétitif, pressurisé du médecin d’aujourd’hui, tiraillé entre les règles de qualité, le niveau de satisfaction des patients, les exigences économiques -une multitude de choses que la société est en droit d’attendre, au même titre que le bon diagnostic et le traitement adéquat. Pour un médecin à son compte ou dans une petite structure (où 90% des Américains ont leur soin), il sera difficile de comprendre juste le « pourquoi » de ce genre de nouvelles techniques. »
Si la médecine 2.0 hésite à se lancer, la véritable révolution vient du patient. Comme le note Susannah Fox, 1 internaute sur 4 aux États-Unis vivant avec une maladie chronique a cherché sur Internet un internaute avec une maladie similaire. Au contraire, 15% des internautes, sans maladie chronique, ont eu recours à Internet pour chercher une information médicale. C’est ce qu’elle nomme le « peer-to-peer healthcare« .
Internet permet d’accéder à l’information, mais aussi de se rencontrer4.
Les révolutions du monde arabe ont révélé l’existence de formidables outils de communication. S’il n’est pas évident que la révolution 2.0 se transforme en démocratie 2.0, les pays du MENA disposent des moyens technologiques pour relever les défis que présentent les fortes augmentations des maladies chroniques dans cette région. La prochaine révolution arabe sera-t-elle celle de la santé 2.0 ?
- Réformer l’assurance en Égypte pour résorber son déficit ? Enquête sur un alibi, Françoise Clément, in Figures de la Santé en Égypte, n°4, 2007, CEDEJ. [↩]
- Les étrangers constituent 40% de la population du Golfe. [↩]
- « New concept of health care wherein all the constituents (patients, physicians, providers, and payers) focus on health care value (outcomes/price) and use disruptive innovation as the catalyst for increasing access, decreasing cost, and improving the quality of health care.« [↩]
- The internet provides access not only to information, but also to each other. [↩]

2 comments
lg says:
mar 24, 2011
En ce qui concerne la Démocratie, Sami Ben Gharbia pose les bonnes questions..
Les révolutions colorées étaient déjà des révolutions en Anglais, le printemps Arabe est plus compliqué.. the power that be, ne controlent pas tout.
Vincent Fromentin says:
mar 24, 2011
@lg – I hope so