On pourrait s’imaginer que dans une région qui a vu naître les Mille et Une Nuits la sexualité ait une place sans tabou ni silences. Dans l’Islam, le Coran aborde le sexe et le plaisir sans détours dans les sourates 2 et 4, la Vache et les Femmes. Or, le sexe et les Arabes souffrent d’un rapport schizophrénique. Pour preuve, en mai 2010, en Egypte, les « Avocats sans frontières » ont porté plainte pour que l’on enlève l’ouvrage les Mille et Une Nuits des bibliothèques…

Alors que s’est ouvert malgré les controverses en 2008 le premier sex shop de la région au Bahreïn, les medias arabes restent encore très pudiques face au sexe. Lors du Ramadan, la série « Zahra et ses cinq maris » dans laquelle Ghada Abdel Razzaq incarne une infirmière avait déclenché de vives réactions, notamment en Égypte où des infirmières avaient manifesté leur mécontentement : les tenues et les comportement de l’héroïne donnant une mauvaise image du métier d’infirmière.

Vers une émancipation des femmes

Les droits des femmes ont considérablement évolués dans les pays du MENA. Comme le rappelle une étude sur le droit des femmes dans le MENA (parue en 2010), les pays du Golfe octroient (depuis 2005 pour le Koweït) les mêmes droits politiques que les hommes1. En Algérie, prenant exemple sur le Maroc, de nombreux amendements ont  été introduit en 2005 dans le Code Civil pour modifier positivement le statut de la femme au sein de la famille. En Jordanie, une loi dans ce sens a été également votée (the Family Protection Law) en 2008 permettant de protéger les femmes des violences conjugales et un tribunal spécial a été mis en place l’année suivante comme en Tunisie pour clarifier et imposer les procédures à suivre en cas de crime d’honneur.

Si le degré d’éducation des femmes permet leur émancipation, seulement 28% des femmes du MENA sont économiquement actives selon cette étude, le taux le plus bas du monde. Et si des avancées importantes sont réalisées pour l’émancipation et l’égalité des femmes, le système en place reste globalement en faveur des hommes. Au Yémen, à propos de la parité homme/femme, des religieux salafistes ont affirmé qu’elle pousserait les femmes à quitter leur maison et à côtoyer des hommes conduisant au « chaos sexuel ». En Égypte, une fatwa en 2005 a interdit aux femmes d’accéder à la fonction de président du pays.

Un changement de paradigme sociologique

Pourtant, les modifications et changements de la société ont conduit à une sexualité à deux vitesses : l’une visible et traditionnelle, l’autre cachée et souvent virtuelle.

Effectivement, l’allongement de la durée des études, les modifications des habitudes de vie, l’urbanisation et la modernisation des comportements ont conduit à repousser l’âge du mariage. L’âge moyen dans la région MENA est de 30 ans pour les femmes et 33-34 ans pour les hommes.

Au Liban, 46 % des 30-34 ans sont célibataires.

Le recul de l’âge du mariage n’empêche pas d’avoir une vie sexuelle. Et de nombreuses femmes, pour obtenir une virginité à tout prix et satisfaire la tradition familiale ont recours à la chirurgie plastique pour reconstruire leur hymen. Cette obligation misogyne est d’ailleurs souvent entretenue par les mères elles-mêmes. Alors que le modèle traditionnel est fortement intériorisé, la sphère intime soumise à diverses influences extérieures (dont les représentations médiatiques occidentales) est profondément traumatisée. Au Maroc, le film controversé  Amours voilées d’Aziz Salmy évoque sans tabou l’amour d’une femme, mère de famille, amenée à « transgresser tous les principes qu’elle a toujours revendiqué ».

 

Une sexualité virtuelle

La sexualité est tiraillée par des influences contradictoires. L’irruption de la parabole dans les années 90, puis d’Internet a plongé les jeunes dans une sexualité pornographique et virtuelle. Une analyse des comportements des internautes sur Google Trends renseigne sur le volume des recherches « sex » depuis 2004. Dans les 10 premiers pays figurent l’Égypte (3ème), le Maroc (5ème) et la Turquie (7ème).

Volumes de recherches autour du mot « sex »

Peu d’études montrent le fossé entre les discours, les représentations traditionnelles et les comportements réels. La prostitution, mode d’initiation privilégié à la sexualité masculine, et la précocité des rapports sexuels (difficilement évaluable faute de statistiques fiables) favorisent la propagation des MST au sein de la population des 15-30 ans. Relativement préservés du fléau du SIDA, en partie en raison de leur rigorisme religieux, les pays du MENA, néanmoins, observent certains tabous et attitudes schizophréniques qui, selon le Dr Laith Abu Raddad (cf. interview sur notre blog), s’ils perdurent, ne leur permettront pas de faire face efficacement à une propagation subite du SIDA.

Pour conclure, comme le rapportait le Wall Street journal, laissons la parole à la poétesse saoudienne Hissa Hilal lors de l’émission Poète du million, en mai denier, récitant son poème polémique Chaos des fatwas et s’en prenant aux ségrégations sexuelles visant les femmes en Arabie Saoudite.

Les medias, comme le magazine libanais Jasad menée par la poétesse Joumana Haddad, constituent les vecteurs modernes  et intelligents pour normaliser la sexualité. Mais l’émancipation de la femme et de ses droits reste la clé essentielle pour faire sauter les verrous et les crispations des Arabes face au sexe.

  1. Cette évolution du droit de vote a permis également en mai 2009 l’élection de 4 femmes au Parlement []