La mort soudaine vendredi 10 juin dernier de Barbara Starfield, figure éminente des soins primaires dans le monde, nous rappelle la nécessité de renforcer les services de soins de santé primaires pour lutter contre les maladies chroniques, véritables fléaux pour le monde arabe.

La semaine dernière, l’Arabie Saoudite a voté son plan stratégique pour les soins de santé primaires (SSP) dont la première étape sera la mise en place de procédures et politiques d’accréditation et de qualité dans 100 centres de soins de santé primaires (SSP). Dans les 5 prochaines années, 700 centres de SSP seront construits (en plus des 2000 déjà existants) comme le rapporte ArabNews.

En Arabie Saoudite, 26,5% des 54 902 professionnels de santé sont employés dans les 2073 centres de SSP dans les 20 régions sanitaires. Comme nous l’avions dit dans un article précédent, les 17-19 décembre prochains, la Wonca1 Eastern Mediterranean Region (EMR) organisera son 1er Congrès Wonca EMR sur la « santé pour tous via la médecine de famille, rassemblant des professionnels et des organisations de la médecine familiale de la région du Moyen-Orient ». L’essor dramatique des maladies chroniques (comme le diabète ou l’obésité) implique de repenser et améliorer les services et les soins au regard de l’évolution des besoins des patients.

Une étude menée par Hanan Al-Ahmadi a synthétisé en 2005 la littérature scientifique disponible sur la question des SSP en Arabie Saoudite. C’est en 1993 que le Royaume saoudien a lancé son premier programme national incluant des guides pour la qualité des SSP. En 1995, un nouveau programme, à l’échelle régionale, de management pour l’amélioration de la qualité a été ajouté couvrant la participation de la population, le santé maternelle et infantile, la vaccination, l’orientation des patients, la gestion des maladies transmissibles et non-transmissibles, les prescriptions de médicaments, l’éducation à la santé et la santé dans son environnement.

Si les programmes de soins de santé primaires concernant la santé maternelle, la vaccination2 et le contrôle des maladies endémiques ont été efficaces, en revanche, « les programmes visant la gestion des maladies chroniques (hypertension, diabète, troubles mentaux ou asthme) l’ont beaucoup moins été » en raison de l’absence notoire de personnels de santé qualifiés. Plus de 90% des professionnels de santé en soins primaires sont des étrangers et ne parlent pas arabe. La barrière du langage est un obstacle à la qualité des consultations (qui durent en moyenne 5 minutes) ainsi qu’à la relation médecin/patient.

Dans les zones rurales, les professionnels de SSP sont pour 93,7% des étrangers; dans les zones urbaines, ils sont 89,3%3.

Il y a un réel besoin de développer les stratégies de soins centrées autour du patient et sur la relation médecin/patient. Selon une étude sur les soins de santé primaires et les infirmières en Arabie Saoudite (2008), « les défis pour l’Arabie Saoudite seront d’augmenter la proportion des infirmières issues du Royaume qui seront les plus à mêmes de fournir des soins de qualité appropriés à la culture locale et qui parleront la même langue que leur patient. Sans cela, il semble difficile que le travail des infirmières délivre une éducation à la santé efficiente. » Malgré une riche histoire des infirmières en Arabie Saoudite (voir ci-dessous), le réseau des infirmières repose en grande partie sur une main d’oeuvre exogène et le Ministère de la Santé tente désespérément d’attirer plus d’infirmières qualifiées. Depuis quelques années néanmoins des femmes saoudiennes ont été recrutées pour encadrer les cours des infirmières, comme dans la plus grande université pour femmes au monde inaugurée récemment. De plus, la prise en compte, au sein des infirmières, des nouvelles maladies chroniques émergentes comme le diabète se développe grâce à leur formation médicale continue (FMC) obligatoire.

« Rufaida Al-Asalmiya et un groupe de femmes musulmanes ont suivi les premières guerres saintes afin de fournir la première aide, donner à boire, soigner les combattants blessés ou mourants et les protéger du vent et de la chaleur du désert, en plus de les soutenir psychologiquement et moralement. Avec la permission du prophète Mohammed, Rufaida dressa une tente dans une mosquée pour continuer à prodiguer ses soins infirmiers en temps de paix ainsi qu’à former de nouvelles femmes au métier d’infirmière et sensibiliser les gens à l’éducation à la santé et à l’entraide sociale. Rufaida acquis sa connaissance et ses compétences d’infirmière grâce à un père guérisseur. Elle soignait indifféremment hommes et femmes.

 

Par la suite, Rufaida Al-Asalmiya a été reconnue comme une pionnière, première infirmière de la période islamique. »

in ALDOSSARY A., WHILE A. & BARRIBALL L. (2008) « Health care and nursing in Saudi Arabia. », International Nursing Review 55, p.126

Le secteur privé a largement pénétré le marché des soins de santé primaires : le Ministère de la Santé fournit 60% des services de santé alors que les autres agences gouvernementales et le secteur privé s’occupent des 40% restants. Et le marché des soins de santé primaires risque encore de basculer aux mains du secteur privé pour deux raisons :

  • l’augmentation des maladies chroniques conjuguée à la pénurie de personnel de santé qualifié qui renforce la faiblesse du secteur public,
  • et l’augmentation de la population pour laquelle le secteur public ne peut plus prétendre à fournir une santé pour tous.

Comme en France, les soins de santé primaires et les soins centrées autour du patient et de sa famille restent largement absent des débats relatifs au patient et à la santé pour tous. Même si c’est justement grâce à cette approche que se combattront les maladies chroniques.

  1. World Organization of National Colleges, Academies and Academic Associations of General Practitioners/Family Physicians []
  2. Grâce aux campagnes de vaccinations obligatoires des années 80, la mortalité des moins de 5 ans a chuté radicalement de 250 pour 1000 en 1960 à 26 pour 1000 en 2005. []
  3. selon une récente étude sur la région de Riyadh []