Le Moyen-Orient face à l’interdiction de fumer dans les lieux publics

- Une campagne anti-tabac à Alexandrie (Egypte), 10 juin 2010
L’Égypte, la Jordanie, la Syrie ou les Émirats arabes unis ont récemment renforcé leur législation anti-tabac pour interdire de fumer dans les lieux publics. L’Égypte a même annoncé son désir de faire d’Alexandrie la « première ville anti-tabac » (« first smoke-free city »).
En Syrie, où 60% des hommes et 23% des femmes fument, l’interdiction de fumer dans les lieux publics a été mise en place en avril dernier, sous peine d’amendes allant de 45 à 870 dollars –voire deux ans d’emprisonnement.
En Jordanie comme aux EAU, l’interdiction a été promulguée le 25 mai dernier par le ministre de la santé.
Selon l’OMS, 6 à 10% des revenus sont destinés à l’achat de tabac. Au Liban, les cigarettes ne coûtent rien (un paquet coûte moins de 1 euro) et une étude menée en 2005 a révélé que 60% des adolescents de 13 à 15 ans fument (cigarette, pipe à eau ou cigare), le plus fort taux de la région. En 2006, une étude gouvernementale en Jordanie a indiqué que 6% des enfants jordaniens de moins de 10 ans étaient déjà accoutumés à la nicotine.
Le ministre de la santé libanais a lancé le 1er juin dernier une grande campagne de communication pour interdire le tabac dans les lieux publics afin de réduire les maladies liées au tabagisme1. Cette coopération entre médecine et média est cruciale pour favoriser le dépistage précoce des cancers selon Yasser Abdel Qader, professeur en Oncologie à l’Université du Caire et directeur du Centre de Traitement des Tumeurs à l’Université de Qasr el-Aini.
Selon l’OMS, dans son rapport 2009 sur l’épidémie mondiale du tabagisme, le tabagisme passif provoque près de 600 000 décès par an; ce rapport essentiel incite tous les états à se conformer à l’application de l’article 8 de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte anti-tabac. Cent soixante dix pays l’ont ratifié -mais le Liban ne l’a toujours pas signé…
Les grandes lignes directrices du rapport sur l’épidémie mondiale de tabagisme, OMS, 2009
- Surveiller la consommation de tabac et les politiques de prévention
- Protéger la population contre la fumée du tabac
- Offrir une aide à ceux qui veulent renoncer au tabac
- Mettre en garde contre les dangers du tabagisme
- Faire respecter l’interdiction de la publicité en faveur du tabac, de la promotion et du parrainage
- Augmenter les taxes sur le tabac.
Dans la pratique, même si fumer a été officiellement considéré comme « anti-islamique »2, dès le 26 mai 2000 par le Conseil de l’Idéologie Islamique3, l’interdiction est parfois difficile à appliquer. Ces interdictions ne sont pas nouvelles et certains états (les Émirats arabes unis ou la Syrie par exemple) ont déjà œuvré dans le sens d’une interdiction totale dès avant 2007. Mais les comportements restent très difficiles à changer. A cet effet, relier les impératifs religieux à la promotion de la santé apparaît comme une préoccupation intéressante développée par le Regional Office for the Eastern Mediterranean (OMS).
« Religion in many societies played a key role in education, which created additional opportunities for improved health education. » Dr M. H. Khayat, Senior Policy Adviser to the Regional Director, WHO, Regional Office for the Eastern Mediterranean
Le Conseil de la Shoura en Arabie Saoudite planche sur une nouvelle loi pour renforcer les amendes prévues pour les interdictions dans les lieux publics, pour arrêter la production saoudienne de tabac et pour augmenter les taxes d’importation du tabac. Néanmoins, malgré l’interdiction de fumer s’intensifiant depuis 2003 et des campagnes de prévention recourant au Coran , le nombre de fumeurs a augmenté en Arabie Saoudite (6 millions sur 27 millions d’habitants dont 600 000 femmes) et tue encore 33 personnes par mois dans le pays.
Une intéressante synthèse sur le tabagisme dans le bassin méditerranéen (J-F. Tessier, C. Nejjari, M. Bennani-Othmani, 1999) dresse un bilan (qui s’est alourdit depuis) et qui pointe du doigt un aspect surprenant : le tabagisme des médecins est supérieur à celui du reste de la population !
Alors qu’en France, le célèbre pneumologue Philippe Even, pionnier de la lutte anti-tabac, crée le buzz en contestant l’idée d’un risque lié au tabagisme passif4, que les interdictions de fumer dans les restaurants et les cafés français sont encore souvent détournées, les résistances observées dans le monde arabe, caractérisé par ses habitudes singulières (la chicha par exemple), incitent à penser, comme le propose l’OMS, que l’Islam est un vecteur essentiel à corréler avec les stratégies de santé publique. Même si 61% des fumeurs de la région désirent arrêter de fumer, très peu finalement (30%) en parlent à leur médecin traitant. L’impératif religieux peut exercer une saine pression (notamment pendant le Ramadan où généralement les musulmans s’abstiennent de fumer) mais, également, la diffusion d’une information claire sur les moyens possibles de sevrage tabagique. Une étude de l’OMS menée en Tunisie (Radhouane Fakhfakh, Mohamed Hsairi, Mohsen Maalej, Nourredinne Achour et Taoufik Nacef, 2002) conclut en soulignant qu’ « il faudrait sensibiliser les gens en se concentrant non seulement sur la prévention primaire, c’est-à-dire l’adoption de mesures visant à décourager les jeunes de commencer à fumer, mais aussi sur le soutien et l’aide aux personnes souhaitant arrêter de fumer ; à cet égard, les médecins de famille peuvent jouer un rôle clef. » Les campagnes de communication et les interdictions sont nécessaires; la religion peut aider dans la volonté d’arrêter de fumer : mais ces actions de santé publique resteront des écrans de fumée si l’État n’implique pas le médecin de famille dans la prévention et le diagnostic de proximité.
- « According to Health Ministry figures, $146.7 million of public money is used treating tobacco-related illnesses, which cause 3,500 premature deaths a year. Together with some 24 other diseases directly linked to tobacco exposure, the illnesses count for a quarter of all deaths in Lebanon. “More than 30 people die each month from passive smoking,” the ministry has said » [source] [↩]
- « haraam » et non simplement « makrouh », à éviter [↩]
- près de 400 fatwas interdisent formellement le tabagisme. [↩]
- ce fut un mal nécessaire, une pression sociale pour mettre en place sereinement les campagnes anti-tabac mais qui en réalité, selon lui, ne reposent sur aucune donnée scientifique stable [↩]

1 comment
Lisa-L. says:
juil 6, 2010
Ne serait-ce que pour la santé de ceux qui fument et qui souhaiteront arrêter un jour ou l’autre (si ce ne sera pas déjà trop tard), je trouve cela bien.
De plus, l’interdiction de fumer dans les lieux publics relève surtout du civisme et du respect d’autrui, valeurs qui sont d’ailleurs très fortement promues par la religion.